Nous recevrons Jean François Bayart Mercredi le 10 novembre 2010 à 19h30 dans nos locaux pour la présentation de son ouvrage "L'Islam Républicain".
Directeur du CERI de 1994 à 2000, co-fondateur de la revue Politique africaine qu’il a dirigé de 1980 à 1982, Jean-François Bayart a été également fondateur et directeur de la revue Critique internationale de 1998 à 2003.
Actuellement, il est membre du conseil scientifique de African Affairs (depuis 1981) et dirige la collection "Recherches internationales" aux Editions Karthala qu’il a créée en 1998.
Il a été consultant permanent au Centre d’analyse et de prévision du ministère des Affaires étrangères de 1990 à 2005 et gouverneur de la European Cultural Foundation (Amsterdam) de 2002 à 2006.
Président du Fonds d’analyse des sociétés politiques fondé en 2003, spécialiste de politique comparée, il travaille sur la sociologie historique de l’Etat en particulier en Afrique sub-saharienne, en Turquie et en Iran. Ses recherches s’inscrivent dans le Projet transversal "Trajectoires historiques de l’Etat" du CERI.
les ouvrages de Jean françois Bayart:
L'ancien directeur du CERI-Sciences Po n'y va pas par quatre chemins, mais par trois, vers Ankara, Téhéran et Dakar, pour démontrer que, pour peu que l'on veuille bien se déprendre de quelques confortables certitudes, l'islam républicain n'a rien d'un oxymore, voire d'une provocation.
L’idée commune, en France et vraisemblablement dans l’ensemble de l’Union européenne, est que l’islam n’est pas évidemment compatible avec la République et la démocratie. Dans le cadre de son processus d’adhésion, la République de Turquie pose de ce point de vue un double défi, politique et intellectuel. Depuis 1924, elle se réclame de la laïcité, mais la définition qu’elle se fait de cette dernière est aux antipodes de la Séparation française de la religion et de l’Etat. Sa conception de la citoyenneté est implicitement ethno confessionnelle : les « Turcs blancs » sont sunnites de rite hanéfite et de croyance laïciste. Néanmoins, l’islam a été en interaction mutuelle généralisée avec le développement de l’éducation séculariste, le parlementarisme et le système de partis, la problématique de la « sécurité nationale » dans le contexte de l’entre-deux guerres et de la Guerre froide, l’application du Code civil de 1926 d’inspiration helvétique, l’urbanisation, l’industrialisation, l’émergence d’une société de consommation de masse. Il a été le vecteur qui a accompagné le passage de l’Empire ottoman à l’Etat-nation turc, mais aussi de l’ « économie nationale » (1911-1980) au néolibéralisme (de 1980 à aujourd’hui).
Dans le débat public français, l’expression d’ « islam républicain » sonne comme un oxymore, voire une provocation – ou au mieux comme une tête de chapitre de programme présidentiel, dans la rubrique « immigration et intégration ». Les deux termes apparaissent antinomiques ou en tout cas problématiques, selon les opinions des uns et des autres. En dehors de ses éventuels fondements xénophobes, le postulat de cette contradiction procède de la conception française de la laïcité, i.e. de la séparation des institutions religieuses (ou de la religion) et de l’Etat, de la confusion entre la République et la démocratie, de la valorisation contemporaine de la lutte des femmes pour la reconnaissance de leur égalité. Toutes ces orientations ou représentations politiques sont respectables et légitimes.
Mais leur expression, souvent passionnelle, repose sur des associations automatiques que l’analyse ne confirme pas systématiquement et ne permet donc pas d’ériger en lois scientifiques. Par exemple, il est des Républiques non démocratiques (et des monarchies démocratiques). Des Républiques confessionnelles ou séculières plutôt que laïques. Des Républiques (et des démocraties) inégalitaires du point de vue de la condition des femmes. En France même, la République n’a pas immédiatement été synonyme du suffrage universel, et ce dernier a exclu les femmes jusqu’en 1946. Ainsi, elle est allée de pair avec une conception restrictive de la démocratie, sans même parler des périodes où elle a suspendu l’exercice de celle-ci, ou en a limité le champ d’application, ou en a privé ses sujets coloniaux, ou a conduit une répression sanglante du mouvement ouvrier ou populaire. Encore aujourd’hui elle est incapable d’assurer aux femmes la parité politique, et sa Chambre Haute, le Sénat, est mise à l’abri des aléas de l’alternance du fait de son mode d’élection, que le Constituant n’a pas cru être en mesure de réviser en 2008. Enfin, le christianisme, s’il a pu historiquement être la matrice de certaines institutions, représentations ou procédures de la démocratie et de la République, n’en a pas été le fourrier naturel. Il s’en est accommodé et s’y est adapté plutôt qu’il n’en a été le facteur explicatif. Paul Veyne va jusqu’à dire qu’il était « la religion la plus éloignée qui fût d’une distinction entre Dieu et César, contrairement à ce qu’on entend répéter ».
Dans des pays comme l’Iran, la Turquie, le Sénégal, la société est parcourue de fractures politiques ou idéologiques irréductibles à l’islam, auquel adhère la quasi-totalité de la population. Autrement dit, l’islam n’explique rien, ou pas grand-chose, à lui tout seul. Et notamment pas les pratiques des gens, aussi croyants soient-ils. Ecoutons à nouveau Paul Veyne : « L’idéologie n’est pas à la racine de l’obéissance ».
Ainsi, il convient d’abord de faire éclater les deux objets faussement naturels de la République et de l’islam. Et de prendre acte d’une évidence : pourquoi douter de la compatibilité de l’islam avec la République quand des centaines de millions de musulmans vivent d’ores et déjà en République, plutôt qu’en monarchie ou en théocratie ? En République, ce qui ne veut pas forcément dire, répétons-le, en démocratie. Mais ce qui ne l’exclut pas nécessairement. La Turquie est une démocratie parlementaire depuis 1950, dont le cours a pu être troublé à l’initiative de l’armée (et non de l’islam), mais dont les élections au suffrage universel sont incontestables. Le Sénégal a été l’un des pays africains les plus démocratiques (ou les moins autocratiques), quels que soient les sujets d’inquiétude que l’on nourrit maintenant à son endroit. Et l’Iran lui-même, contrairement à l’idée que l’on s’en fait, dispose d’institutions représentatives, à défaut d’être démocratiques compte tenu des atteintes à la liberté de candidature aux différentes élections que prévoit la Constitution, voire de la fraude qui les entache. Tout récemment, l’ampleur des manifestations dénonçant le coup de force des présidentielles de 2009 a démontré l’attachement des citoyens aux principes constitutifs de la République, fût-elle islamique. Inversement, la laïcité, ou l’endiguement des mouvements politiques islamiques, ont été une ressource de légitimation de l’autoritarisme, non seulement dans les régimes bassistes d’Irak et de Syrie, mais aussi en Egypte, en Tunisie, en Algérie, et jusqu’en Turquie, d’une intervention militaire à l’autre. Fariba Adelkhah pense également qu’en Iran la coercition du régime s’est fondée sur les impératifs catégoriques de la centralisation de l’Etat, de la « sécurité nationale », de la défense de l’intégrité territoriale contre l’agression irakienne, plus que sur ceux de l’islam. Celui-ci a au contraire été un élément de pluralisme et d’autonomie du social par rapport au champ politique.
L’islam intervient comme une variable des Républiques musulmanes sans en constituer le facteur explicatif. Du point de vue de l’analyse politique, il n’existe d’ailleurs pas en tant que catégorie, bien que nous rencontrions sans conteste des musulmans.
Néanmoins, pourquoi douter de la compatibilité de l’islam avec la République quand des centaines de millions de musulmans vivent sous ce régime ? En République, ce qui ne veut pas forcément dire en démocratie, mais ne l’exclut pas pour autant. On sait par ailleurs que la laïcité a souvent légitimé l’autoritarisme. Ni la Turquie , ni l'Iran et ni le Sénégal ne vivent en République, et chacune de ces Républiques est singulière. L’islam, en soi, n’explique rien, notamment pas cette diversité des trajectoires républicaines dans les pays musulmans. Son interprétation et sa pratique divisent les croyants autant qu’elles les réunissent. L’islam républicain résulte de son interaction avec l’État et le marché, bref de l’histoire générale plutôt que de la seule religion. Cette remarquable leçon de choses politique nous ramène au pragmatisme principiel des fondateurs de la République française, « opportuniste » et « transactionnelle ».
L’islam est soluble dans la République, pourvu qu’on lui en laisse le temps et que l’on retrouve le sens des proportions.
19h30: Présentation du livre par Jean-françois Bayart
20h15-20H45: Questions -réponses avec le public
20h45: Coktail
Les places étant limitées il est indispensable de s'inscrire à la présentation:
CASINO DE PARIS 24 Avril 2015 : Réservez vos places dès maintenant !
