Dans le cadre de ses rencontres, la Plateforme de Paris a reçu M. Patrick Boulte pour parler de cette notion de « Vivre Ensemble » et qui au vu de l’actualité nécessite d’en comprendre véritablement le sens et les enjeux.
Pour mieux appréhender le message véhiculé par le contenu de son livre paru en 2011, il nous faut revenir sur le parcours de l’auteur tout d’abord, par une citation :
« On imagine toujours que le changement est le fait de grands ensembles collectifs, des partis, des syndicats. Mais dans le secteur associatif, les engagements individuels peuvent eux aussi être porteurs de changement. On ne peut pas mesurer l’impact de ce que l’on fait, il est inutile de vouloir mettre en place une stratégie et il est paralysant de mesurer ses propres forces à l’aune de son ambition.
Mieux vaut faire confiance à l’évènement et à ses propres intuitions : à partir du moment où l’on a foi dans une idée, l’important, c’est d’avancer, même sans visibilité ».
Un leitmotiv qui semble avoir animé une grande partie de « sa trajectoire de vie ». Diplômé d’HEC, Patrick Boulte renonce, si l’on peut dire, au prestige social d’une belle carrière par une prise de conscience que « le monde se trouve ailleurs ». Des lors il se consacrera à ce qui l’intéresse réellement : les débats collectifs.
Il intégrera Echanges et Projets créé par Jacques Delors en 1973 ((Echange parce que tt semblait verrouillé, et Projets pour exprimer une volonté d’expérimenter et d’innover).
Il y rencontrera Jean Baptiste de Foucauld avec qui il fondera, entre autre, l’association « Solidarités nouvelles face au Chômage ».
Parallèlement, il étudiera la sociologie des organisations avec Renaud Sainsaulieu, personnalité marquante de la sociologie française qui dira de lui :
« Vous êtes un surcodeur polypode ou un marginal secan ».
Citation qui résume pratiquement à elle seule, la lourde tâche que se fixera notre auteur dont il nous donne d’ailleurs une explication :
- « Polypode signifie qu’on a les pieds dans des univers différents, qu’on relie des univers disjoints qui doivent se recouper, car les chose sont à traiter dans les 2 univers à la fois. Ce n’est pas confortable, car on est marginal partout, dedans et dehors à la fois. J’ai eu cette position inconfortable, mais importante pour traiter ce qui n’est pas traité, relier l’économique et le social. C’est la position du passeur ou du traducteur ».
Il êtes également administrateur de « Démocratie et Spiritualités », dotée d’une charte dont nous citerons 2 passages :
- « Si les organisations éprouvent de plus en plus de difficultés à maîtriser les problèmes rencontrés, ce n’est pas seulement parce que la société est plus complexe et parce que la vie collective a ses règles propres ; c’est aussi que ceux qui agissent dans les organisations n’ont pas suffisamment conscience de la nécessité de renouveler leur inspiration et de mobiliser tant les capacités démocratiques inutilisées que les ressources spirituelles latentes. Aucune société ne pourra faire l’économie de l’invention de ce double renouvellement, dans tous les pays selon leurs propres cultures ».
- « En démocratie, la cohérence morale est une condition de l’efficacité politique, l’éthique de conviction est la condition d’un exercice accompli des responsabilités et la discussion publique n’est fructueuse que si elle repose sur une éthique de communication assurée par tous ».
C’est dans la droite ligne des réflexions et des expériences menées au sein de ces deux associations, qu’il publiera en 2011, aux éditions Desclée de Brouwer le livre faisant l’objet de cette rencontre et intitulé « Se construire soi-même pour mieux vivre ensemble ».
Dans ce texte, il y pose la question du monde commun que nous souhaitons.
Monde complexe, fragilisé qui constate la déliquescence progressive de ses institutions, de son patrimoine symbolique, et qui a modifié notre manière d’apprécier le bonheur individuel et le bien-être national.
« La cohésion sociale, la capacité de nous entendre et de nous supporter, fondée jusqu’ici sur l’espérance de croissance, est aussi remise en question.
« Désormais, elle semble dépendre non plus de la motivation à produire d’individus consommateurs, mais de la capacité du plus grand nombre à être suffisamment assurés d’eux-mêmes pour pouvoir être pour les autres, à un moment où la crise identitaire a un impact sur le processus de construction de soi ».
De ce questionnement, apparaissent des notions importantes telles que :
Capital humain
Solidité identitaire
Comme le dit Patrick Boulte : il s’agit plus « de partager avec vous une grille de lecture, des repères pour ordonner l’expérience et la réflexion de chacun sur un sujet qui nos concerne tous » :
Un devenir commun qui prendrait son essence dans la solidité personnelle de chacun.
Fatna GOURARI
Patrick Boulte sur « Se construire soi-même pour mieux vivre ensemble »
Intervention 8 janvier 2015
Introduction du thème : l’individualisation de la société fait peser des exigences nouvelles sur les individus. Le degré de cohésion sociale, non seulement la qualité, mais aussi la possibilité du « vivre ensemble » dépendent de la manière dont les individus répondent à cette injonction. Immense sujet, gageure de penser pouvoir le traiter en une soirée, mais importance, plus que de vous présenter un ouvrage, de partager avec vous une grille de lecture, des repères pour ordonner l’expérience et la réflexion de chacun sur un sujet qui nos concerne tous.
Articulation du propos :
-dans une société individualisée, c’est moins le groupe que chaque individu qui a un impact sur le fonctionnement collectif,
-la crise généralisée de l’identité dans une société individualisée et la façon dont les individus s’en sortent en élaborant des stratégies identitaires a un effet sur la construction sociale,
-sur quoi repose l’économie des sociétés complexes ? Eléments clés de la solidité du monde commun :
-la perception de sa fragilité, la responsabilité de soi et l’attention à soi,
-l’intercompréhension entre des personnes de cultures, de systèmes de cohérence, de logiques d’action variées, d’où l’enjeu de développer une éthique du débat,
-une économe des contributions, rétributions (droits–devoirs),
-une économie du capital humain :
-non fragilisation des acteurs,
-reconnaissance de la diversité des logiques d’action,
-respect des acteurs rares, à savoir des acteur susceptibles de combiner des logiques d’action différentes, d’une part, de prendre le risque du long terme, d’autre part.
I – Crise de l’identité
Pour ma part, chronologiquement, c’est la question de l’individu qui m’est venue en premier.
J’ai consigné mes réflexions à ce sujet dans un livre précédent, intitulé : « Individus en friche ». Comment cet individu, renvoyé à son individualité, arrivait-il à s’en sortir de la « relativisation de ses appartenances », selon l’expression de Michel Serres ? Autrement dit, comment arrivait-il à s’en sortir de la fin des identités collectives sur lesquelles l’individu pouvait se reposer sans avoir à se poser la question de la sienne propre ?
Ce que j’ai interprété comme débouchant sur une crise de l’identité et de ses sources que sont :
-le patrimoine culturel hérité, ce que l’on n’a pas à réinventer en arrivant au monde,
-les caractéristiques du statut social, qui ont été relativisées par les bouleversements culturels et civilisationnels,
-le ou les rôles sociaux assumés, puissant moyen d’identification,
-enfin, l’intériorité dont on a peu à peu perdu les voies d’accès.
II – Effets des stratégies identitaires sur la construction sociale
Les individus s’en sortent en développant des stratégies qu’on peut appeler identitaires qui ont des effets différenciés sur la production de la société, autre façon de parler de cohésion sociale.
-la stratégie de la lutte pour les rôles sociaux, les rôles professionnels notamment, est motivante pour l’acquisition des compétences à faire valoir pour occuper les postes ; elle produit des acteurs et de l’interaction sociale qui dynamisent la société, elle fournit aux individus les moyens matériels de son autonomie et de sa capacité éducative.
Elle peut aussi avoir des effets sociaux contreproductifs par défaut de régulation,
Au niveau des individus,
quand elle monopolise par trop leur investissement personnel et les conduit à en faire trop, ce qui a des effets parfois catastrophiques en termes de décisions collectives,
quand elle surestime la résistance physique et psychique des personnes,
quand elle établit une hiérarchie non pertinente des rôles, préjudiciable à certains d’entre eux,
quand elle ne reconnaît pas les métiers et les utilités ;
-la stratégie de la distraction (celle de l’oubli de la question identitaire et du renoncement à être) pourrait être considérée comme neutre socialement ou, même, comme positive pour l’économie, du fait qu’elle est favorable à la consommation, mais elle est fragilisante pour les personnes. Si, en Pologne, il n’y avait eu que des personnes cherchant à oublier les difficultés du quotidien, il n’y aurait pas eu Solidarnosc ;
-la stratégie de l’auto-destruction (stratégie de suppression de la question ou de celui qui la pose). Addictions, .... avec des effets de fragilisation du corps social ;
-la stratégie de l’intériorisation (stratégie de confrontation à la question et de dégagement de ses ressources intérieures).
III - Sur quoi repose l’économie des sociétés complexes : éléments clés de la solidité du monde commun ?
3.1 – La perception de sa fragilité. La responsabilité de soi. L’attention à soi.
Il faut à la fois que :
-l’individu apprenne
-à se méfier de ce qui le fragilise (y compris la complaisance envers les dénigrements) et à éviter de se mettre en danger (écologie de soi),
-à s’économiser dans un souci de ménager son capital de confiance, de positivité,
-à ne pas surestimer sa capacité de ne pas céder au vertige du précipice, même s’il est mis au défi par le conformisme du groupe et la peur de s’en dissocier ;
-l’individu apprenne a contrario ce qui le rend plus fort, ce qui le ressource ;
-l’individu apprenne à se confronter à lui-même, à faire l’expérience de lui-même, à se familiariser avec lui-même, (foi en soi) ;
-l’individu apprenne à garder ou à réactiver la mémoire des moments où il a fait l’expérience que quelque chose tenait en lui, alors qu’aucune circonstance objective le justifiait.
3.2 - L’intercompréhension entre des personnes de cultures, de systèmes
de cohérence, de logiques d’action variées, d’où l’enjeu de développer une éthique du débat.
Risque de privilégier la confirmation de son système de cohérence au détriment du système de cohérence collectif.
Assomption de sa place dans le débat élaboratif du fait d’un moindre risque de mise en danger de sa propre cohérence et plus grande capacité de faire le départ entre ce qui relève de la vérité des faits, de la justesse des jugements, de l’authenticité des sentiments.
3.3 - Comment un fonctionnement collectif soumis à un tel niveau d’exigences peut-il être soutenable ?
Par une plus grande attention, à tous les niveaux, à l’équilibre entre les contributions que nous apportons au fonctionnement collectif et les rétributions que nous en recevons. Nous devons intégrer le fait que nous passons d’une société préoccupée par l’aménagement et l’équilibre des rétributions (les trente glorieuses) à une société où nous devons prendre en compte et aménager l’équilibre des contributions. C’est un vrai changement culturel qui est demandé là, alors même qu’au niveau micro-économique, nous sommes dans un mouvement inverse d’extension de la contractualisation qui fait peser un risque de diminution des contributions gratuites.
Pour compenser cette dernière tendance, la société réagit par tout un certain nombre d’initiatives, qui se traduisent, entre autres, par le développement d’un secteur d’économie sociale et solidaire.
3.4 - Une économie du capital humain
Un autre changement culturel à opérer pour être en phase avec ce qu’implique la montée en complexification des systèmes sociaux, porte sur le changement d’attitude à avoir vis-à-vis des acteurs. Chaque rouage étant nécessaire dans le fonctionnement de l’ensemble, il nous faut, à mon avis, abandonner le réflexe qui consiste à hiérarchiser les fonctions assumées par chacun et à évaluer la façon dont elles le sont, en fonction de logiques d’action qui ne sont pas les leurs.
Enfin, ne serait-ce par souci du maintien de l’existence d’un monde commun, sans lequel il ne saurait exister de société viable, nos devons promouvoir, dans les rapports interpersonnels, le respect des critères de vérité, de justesse et d’authenticité.
4. Capital social
« Le capital social définit à la fois les ressources sociales, les réseaux, les ressources culturelles et symboliques dont disposent les individus, et les aspects de la structure sociale qui facilitent l’action conjointe et les relations entre les individus. Le capital social permet d’agir ensemble, car il suppose que ce qui est donné sera rendu, grâce aux vertus de la confiance. » François Dubet in « La préférence pour l’inégalité » Seuil 2014 - p.75
19h30: Présentation du livre par Patrick Boulte
20h15-20H45: Questions -réponses avec le public
20h45: Cocktail
Merci de confirmer votre présence pour la rencontre sur l'ouvrage:
CASINO DE PARIS 24 Avril 2015 : Réservez vos places dès maintenant !
