Cet obscur objet de répulsion
Le site Turquie européenne – Pour une Europe pluraliste et ambitieuse a publié les 20 et 21 août, un article de Maximilien Popp sur le mouvement Gülen intitulé «Le monde obscur du mouvement islamiste de Fethullah Gülen». Quelles sont les thèses que développe cet article ? Elles ne sont pas nombreuses et peuvent se résumer à une seule : celle du complot. En effet, «Le mouvement Gülen a deux visages : l’un qu’il montre au monde et l’autre qui s’en cache», c’est, nous dit un intertitre, «une secte semblable à la scientologie», qui pratique le double langage, dont les transfuges, qui témoignent tous de façon anonyme, craignent pour leur carrière voire pire, et qui s’entendraient tels une pieuvre sur la Turquie…
Il est vrai que croire aux théories du complot est sans doute une manière d’enchanter le monde, d’y mettre du mystère et du suspense. Ces théories sont aux adultes ce que les contes de fées sont aux enfants. Mais que nous révèle cet article si nous prenons les choses plus posément et de façon plus rationnelle ?
Politiquement, tout d’abord, il y a une contradiction gênante : alors que l’on fait passer le mouvement Gülen pour une «société secrète ultra-conservatrice», la méthode employée par l’article rappelle furieusement les attaques maurrassiennes contre le complot judéo-maçonnique, ou le film de Marquès-Rivière Forces occultes, emblématique du régime de Vichy. On y voyait un jeune député idéaliste, happé par la franc-maçonnerie, découvrant progressivement un milieu affairiste, intriguant, ne visant que sa propre hégémonie, faisant la carrière de ses membres et empêchant celle des autres… Bref, tout ce que l’on reproche au mouvement Gülen dans cet article. Il y a donc une contradiction, pour ne pas dire une incohérence, entre l’implicite de l’article, qui est celui d’une option libérale et pluraliste, et la méthode utilisée pour décrire ce dont on parle. Mais ce n’est pas la seule, nous y reviendrons.
Passons brièvement tant sur le titre de l’article : un mouvement «islamiste», que sur la référence au fait que Fethullah Gülen aurait usé ses fonds de culottes sur les mêmes bancs d’école que Cemaleddin Kaplan, le «calife de Cologne» : cela prouve quoi ? Rien ! Rien, dans les positions du mouvement Gülen, que je suis depuis quelques années quand même, comme dans les écrits de F. Gülen ne peut corroborer une hypothétique relation intellectuelle ou politique entre Gülen et Kaplan. Procéder ainsi est d’une flagrante malhonnêteté intellectuelle. Dont acte.
L’idée de la comparaison avec l’anti-maçonnisme m’est venue à la lecture de ce passage : «en 2006, l’ancien chef de la police Adil Serdar Sacan a estimé que les Fethullahcis tenaient plus de 80 % des positions haut placées des forces de police turques. L’affirmation selon laquelle la TNP (Police nationale turque) est contrôlée par les gülénistes est impossible à vérifier mais nous n’avons trouvé personne pour la contredire», a écrit James Jeffrey, qui fut ensuite ambassadeur américain à Ankara, dans un câble diplomatique de 2009». Que signifie ce galimatias ? Pas grand-chose… Que sont tout d’abord les «positions haut placées» ? desquelles parle-t-on ? Un commissaire de police est-il «haut placé» ? 80 % des commissaires de police seraient-ils Fethullahcis ? Pourquoi 80 % et pas 70 % ? On n’en sait rien. Que dirait-on ensuite si l’on affirmait que 80 % des «positions haut placées» étaient occupées par des juifs ? des homosexuels ? J’entends d’ici les cris d’indignation, qui seraient au demeurant justifiés… Nous retrouvons exactement là les informations non vérifiables, non contredites parce que précisément non vérifiables, qui ont fait le miel de l’extrême droite européenne dans les années 30. On en connaît aujourd’hui les conséquences.
Je suis perplexe ensuite sur la manière d’instruire le dossier. Lorsque l’on se revendique, au moins implicitement, de principes démocratiques, il est nécessaire d’instruire à charge et à décharge. Or, que ce passe-t-il dans cet article ? Tous les témoignages susceptibles d’être favorables sont systématiquement suspectés, ainsi celui d’Ercan Karakoyun, dont on nous dit à propos de sa bibliothèque : «la sélection de livres parait être équilibrée et judicieuse, avec un peu de tout et rien de trop controversé. Cela semble voulu afin de transmettre le message suivant aux visiteurs : regardez, nous sommes de bons musulmans. Nous pleurons les morts de l’Holocauste, nous sommes intéressés par des discussions théologiques sur le christianisme et nous sommes démocrates». Les musulmans, selon notre auteur, visiblement atteints de ce que j’ai appelé ailleurs «le syndrome de Hadji Mourad» (que j'ai tiré du texte de Tolstoï), ne peuvent donc pratiquer que le double langage, la parole du musulman étant toujours suspecte.
En même temps, il est fait état des déclarations de F. Gülen appelant voici quelques années à «ébranler l’Etat turc», déclarations toujours contestées par l’intéressé mais qui, là, ne sont curieusement pas mises en doute. Or, dans un système de droit démocratique digne de ce nom et pour une bonne administration de la justice, on ne peut pas retenir comme témoignage à charge un propos nié par celui à qui on le prête. Ou alors, c’est revenir à la justice inquisitoriale de l’Ancien Régime, qui admettait comme preuves les rumeurs et ouï-dire.
Il y a une contradiction également, dans le fait de reprocher à un mouvement une part «obscure» et de ne présenter que des témoignages anonymes à l’appui de sa thèse. Parce que les personnes intéressées auraient peur : «Tous ceux qui touchent à Gülen sont détruits» nous dit-on. J’apporterai un jour – ce serait trop long ici – le témoignage de la manière dont sont traités, dans leur carrière, ceux qui cherchent à lutter contre les préjugés touchant l’islam. Les auteurs des destructions et les victimes ne sont manifestement pas là où les voit l’auteur de l’article.
Enfin, il est fait référence à un message vidéo de novembre 2011, dans lequel F. Gülen appellerait l’armée turque à attaquer les séparatistes kurdes. Je suis actuellement à Istanbul, où je vis en direct l’émotion causée par l’attentat de Gaziantep attribué au PKK et qui a fait dix morts, sans compter les blessés. J’ai eu la curiosité de rechercher sur le site «Turquie européenne» ce que l’on en disait. Rien. Un vide sidéral. La grandeur des espaces infinis qui nous effraie… Où est donc le danger véritable ?
En conclusion, je suis extrêmement perplexe sur le pluralisme que propose Turquie européenne dans son titre, avec les méthodes que je vois utiliser. On sait en France ce qu’a coûté la chasse aux francs-maçons induite par ces théories du complot. Que veut-on pour la Turquie ? La même chose à l’encontre des partisans de Gülen ? Si les bombes tuent immédiatement, n’oublions pas qu’à terme les mots peuvent aussi tuer.
Par Jean Michel Cros