Humour et diversité : Rire des communautés sans offenser


Pour la troupe turque Kebab Show l’humour est avant tout un moyen de pratiquer une critique sociale en abordant les problèmes de fond auxquels les jeunes se trouvent confrontés. La troupe Arabica Show a quant à elle fait le choix de conjuguer l'humour et le respect en faisant le pari de faire rire sans vulgarité et en respectant l'autre dans sa diversité. Ahou est une jeune humoriste d'origine turque qui a décidé, elle, de ne pas circonscrire son travail à la turcité.


Kebab Show, un théâtre populaire à la turque


Pour la troupe Kebab Show, l’humour sert de levier à la critique sociale. Loin des tabous, la première troupe de langue turque de France rit des défauts de sa communauté, tout en abordant des problèmes de fond.


Tout a commencé  avec l'appel lancé depuis une émission de radio turque à  Lyon afin de fonder une troupe de théâtre, le Kebab Show. L'information est passée de bouche à oreille et a finalement réuni 14 personnes fin 2001. Le Kebab Show est ainsi devenue la première troupe de théâtre populaire en langue turque de France. Réuni autour d'une même passion, le groupe composé de membres de différents horizons a très vite ressenti la nécessité de transmettre des messages. Pour Muhammet Akyüz, président  de l'association, l'important n'est pas de faire rire pour faire rire, mais de sensibiliser les spectateurs, et mettre l'accent sur le côté populaire du théâtre : « nous essayons de montrer que le théâtre n'est pas réservé à une certaine élite et que tout le monde peut aussi bien monter sur scène qu'être spectateur ». 


Jusqu'à  présent, le Kebab Show a mis en scène trois pièces. Des thèmes touchant de près le public franco-turc sont abordés. Le problème de l'émancipation de la femme et la pression religieuse apparaissent dans la pièce Imamin Manken Kizi, issue d'un roman du même nom ; et les tristes conséquences des mariages arrangés, la désillusion d'un couple qui amène à se poser la question de savoir ce qu'ils sont venus chercher en France, est le thème central de Fransa Bende Geldim. Quant à la dernière pièce, Zamane Evlatlari, elle met en scène les difficultés rencontrées et les sacrifices des parents pour l'éducation de leurs enfants. Une réussite pour la troupe, puisqu'avec près de 50 représentations dans toute la France, elle a réussi à attirer les jeunes et les parents d'origine turque qui n'avaient jamais été au théâtre auparavant. Après chaque représentation, les acteurs vont à la rencontre du public pour avoir leur avis : « C'est là que nous voyons si le message est bien passé. Généralement, les spectateurs se reconnaissent dans les personnages mis en scène. Il y a même eu une personne âgée qui est venue tirer l'oreille d'une de nos actrices parce qu'elle s'était mal comportée, dans son rôle, envers ses parents ».


Kebab Show, une famille avant tout 


Le Kebab show, avant d'être une troupe de théâtre, c'est une famille. Elle regroupe des jeunes, des chefs d'entreprise, des femmes au foyer venues des quatre coins de la région Rhône-Alpes. Muhammet Akyüz raconte qu'ils ont aussi travaillé avec des jeunes de quartiers qui avaient des problèmes judiciaires ou familiaux. « Le théâtre, c'était pour eux une façon de revenir dans la société » assure-t-il. D'autres ont pu s'ouvrir, s'assumer, se respecter grâce au théâtre. Pour Asya, 50 ans et mère au foyer,  la montée sur scène s'est faite un peu par hasard. C'est en accompagnant sa fille aux répétitions de Kebab Show qu'elle a découvert en elle une passion pour le théâtre. Depuis maintenant sept ans, Asya oublie ses problèmes de mère au foyer et décompresse lors des représentations. Dans sa jeunesse, elle rêvait de devenir médecin ou infirmière. Aujourd'hui, son rêve se réalise sur scène. 


Arabica Show : de l'humour et du respect


L'affaire des caricatures de Mohammed, prophète de l'islam, qui avait soulevé  des indignations de par le monde il y a cinq ans, avait posé  la question des limites de l'humour. Arabica Show a fait le choix de faire rire en gardant une certaine éthique.


Pour Nabil Zerrouki, à l'initiative du projet Arabica Show, il est tout à fait possible de faire rire tout en respectant certaines valeurs. Nabil Zerrouki est également producteur de spectacles de la maison de production Showtime. Le pari qu'il s'est donné : faire rire sans vulgarité et respecter l'autre dans sa diversité. Le spectacle veille à respecter la conscience musulmane, en évitant la vulgarité, les offenses à la religion et les moqueries. Les règles sont alors de ne pas proférer de propos racistes, ni de mots grossiers ; de ne pas parler de sexualité et de ne pas se moquer des religions. En dehors de cela, tous les sujets peuvent être abordés. Il est donc tout à fait possible de rire de certains aspects de la vie des musulmans, tout en étant respectueux ;  tout comme on peut rire des défauts ou des traits de caractère d'une personne. S’alignant sur ces principes, l’Arabica Show se veut être un spectacle à l'américaine où l'on voit défiler aussi bien des comiques que des magiciens. Mais dans ce spectacle, le respect est avant tout de mise. Ainsi Kamel le magicien ou le comte de Bouderbala, accueillis en « guest », Soraya Gari, David Pagliaroli, Paul Séré, tous doivent respecter l'éthique du spectacle et s'il y a dérapage langagier, les recadrages ne tardent pas à être faits. Né d'un réel besoin de rire sans salir, l’événement a affiché complet, allant même jusqu’à vendre des billets pour des places debout. Face à cet engouement, l'équipe projette de faire une tournée dans toute la France en commençant par Lyon et Marseille, suivis de Bruxelles et d'autres pays francophones. Ce spectacle n'est pas le seul à avoir adopté la recette puisqu'il existe aussi d’autres initiatives comme Samia et les 40 comiques, un spectacle à l’humour sans vulgarité.


Un melting-pot culturel


Des comiques des quatre coins du monde (Français, Chinois, Italiens, Africains, Maghrébins etc.) se donnent ainsi en spectacle dans son show, présenté  pour la première fois en février dernier à la Cigale. Chacun met de sa culture dans la représentation qui devient un véritable « melting pot » de l’humour. Le premier mot du titre du spectacle « Arabica » prend à cet égard une dimension particulière. S’il évoque l’Orient, il a surtout été choisi en référence aux différents arômes du café, « chacun amène son grain de café pour faire la diversité » nous dit N. Zerrouki. Bien loin de renfermer les musulmans sur eux-mêmes, ce spectacle est donc ouvert à tous sans distinction. Il a pour vocation de montrer que l'on peut rire sans vulgarité et « qu'une musulmane voilée peut très bien être assise à coté d'une Séverine, par exemple, sans que l'une ne regarde l'autre de travers ». Et cela les gens commencent à le comprendre. Ainsi des non-musulmans viennent petit à petit se mêler à ce spectacle d'un nouveau genre. Mais c'est surtout pour voir un spectacle dans la convivialité et le respect des cultures. Pour veiller à cela des limites à ne pas dépasser sont instaurées, que chaque comédien doit respecter.


Chahira Bakhtaoui - Paris.


 


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